Prendre la route Down Under

Océanie — par Guillaume Gueguen le 15 août 2009 à 09:15

Un désert de sable rouge, écrasé de soleil, peuplé de kangourous, et traversé par de rares routes absolument rectilignes… Il ne manque à ce pittoresque tableau que l’antique van Volkswagen, cahotant sur le bitume brûlant. En partant pour l’étranger, on s’attend bien sûr à découvrir une réalité complexe, à devoir saisir les nuances et la diversité d’un pays et de ses habitants. Cependant, qui n’a jamais rêvé de vivre le cliché, d’entrer dans la carte postale ?

C’est donc d’abord en parcourant les guides touristiques que j’ai caressé le doux rêve d’acquérir une voiture en Australie. Mon arrivée à Sydney m’a conforté dans cette direction, tout en recadrant quelque peu ma vision. Dans les rues de la capitale du New South Wales, ni vans rétro ou grosses cylindrées américaines, ni bandes de hippies ou fermiers au volant ; mais des flots d’insipides berlines japonaises ou coréennes, que conduisent des mères de famille ou de jeunes actifs. La conjonction d’un réseau de bus déficient et d’une infrastructure routière très développée incite grandement à l’utilisation de la voiture en ville. Elle fait d’ailleurs partie du quotidien de la plupart des Australiens.

J’ai donc décidé de me lancer dans l’achat d’une voiture, ce qui a été l’occasion de me confronter à des situations tout à fait typiques. Tout d’abord, une hasardeuse recherche sur des sites Internet de vente entre particuliers. Avec l’astucieux outil de recherche selon des critères très variés, on découvre avec délectation la nouvelle sélection qui s’offre à chaque modification des filtres de recherche. La voiture idéale à portée de quelques clics, l’illusion est presque parfaite. Cependant on déchante vite en scrutant les détails des annonces… et le choix se restreint rapidement !

L’étape de la rencontre avec le propriétaire de la voiture réserve une infinie variété de surprises. Après m’être perdu dans un dédale d’entrepôts digne d’un décor du jeu GTA Vice City, j’ai pu constater que l’adresse du rendez-vous n’existait pas. Je rappelle le propriétaire, et me heurte à un message automatique de l’opérateur : pas de messagerie. Jamais je ne saurai si cet homme était autre que fictif.

Qu’à cela ne tienne ! Suit un deuxième rendez-vous, avec une certaine Pamela, dans une banlieue résidentielle de Sydney. Au téléphone, la pimpante Pamela m’appelle « darling » dans chacune de ses phrases. Voilà qui n’est pas désagréable. Cependant je ne verrai jamais son visage : c’est son mari, un vieux chilien, qui m’accueille. En discutant avec lui, j’apprends que sa femme a passé sa vie à la maison à élever leurs trois enfants… et elle ne se montre même pas à la porte. C’est par ailleurs avec le fils de ce couple de retraités que je finis par traiter, les compétences en anglais du vieux chilien atteignant leurs limites. Voilà une famille australienne finalement assez typique : un couple d’immigrés qui ne se sont jamais totalement intégrés, malgré l’acculturation et la réussite sociale de leurs enfants.

Une fois réalisé l’achat de la voiture, il faut procéder au transfert d’immatriculation et à son propre enregistrement auprès de l’Etat du New South Wales. Le vendeur de la voiture m’avait dit que grâce à son statut de retraité, il n’avait pas eu à payer pour ce genre de formalités administratives, me vantant à l’occasion le système de protection sociale australien. Mais au moment de payer mon transfert d’immatriculation, alors que je m’enquiers des détails de la facture qui me semblait anormalement élevée, l’on m’apprend que c’est le propriétaire suivant, en l’occurrence moi, qui paye pour les frais dont le précédent, bénéficiaire de prestations sociales, avait été exempté. Intense perplexité. Le système australien réalise une redistribution des richesses assez extraordinairement directe.

Le volant entre les mains, enfin. Seulement deux pédales sous les pieds, et un levier de vitesses anormalement placé : bienvenue dans le pays de la conduite automatique à gauche. A chaque intersection, toutes vos capacités mentales sont mobilisées afin de déterminer de quel côté vous placer après avoir tourné. Qui ne s’est jamais retrouvé à contresens lors de son premier jour de conduite ? L’habitude se prend finalement assez vite, l’écueil le plus important étant le changement de vitesse à gauche dans les voitures manuelles, qui vous fait prendre conscience de vos propres difficultés psychomotrices. Cerveau à bras gauche, me recevez-vous ? Veuillez passer la deuxième – je crois qu’on a perdu le signal.

Se lancer sur les routes australiennes peut s’avérer hasardeux si l’on ne s’est pas livré au préalable à une étude du système d’autoroutes urbaines. Tentant de me rendre dans les banlieues ouest de Sydney, je rate ma sortie et me retrouve sur une bretelle d’accès au fameux Harbor Bridge qui enjambe le port et mène aux opulentes banlieues nord de la ville. Le pont est précédé d’un péage, mais sans barrière ni prix clairement indiqué. Je franchis donc celui-ci tranquillement, avant d’apercevoir, dans mon rétroviseur, la caissière sortant de sa guérite et faisant des grands signes dans ma direction. Je pile, au beau milieu de la zone d’accélération… enclenche le levier de vitesse sur « Reverse », et recule jusqu’au péage. Je n’étais plus à ça près. C’est alors que je suis victime d’une véritable agression. La mégère me demande –me hurle– quelle est la couleur de mon véhicule. Bleue, réponds-je naïvement. Il s’agissait certainement en réalité de la couleur liée à la catégorie tarifaire de mon véhicule, toujours est-il que cela n’a pas contribué à calmer cette furie. Jusqu’où allez-vous ? crache-t-elle alors. Je ne sais même plus, lui jetai-je en pâture. Dans un mouvement d’ultime impatience, elle m’applique le tarif le plus élevé, sans doute celui réservé aux 38-tonnes en partance pour le Groenland. Au moins puis-je continuer ma route en règle.

Mais toutes ces péripéties ne sont pas sans une certaine saveur. Mettre ses livres de cours à côté du body-board dans le coffre, ouvrir les vitres, se disputer avec ses amis sur le choix de la station de radio, rêver road-trips, entrevoir le Pacifique au détour de l’une des larges rues verdoyantes de Sydney… priceless.

Photo : Guillaume Gueguen pour Amphis d’@illeurs – Licence Creative Commons

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