« Two laws into one » Marilyn Armstrong (2/3)
Océanie — par Sophie Cucheval le 18 octobre 2009 à 10:00Le premier Aborigène que j’ai rencontré, disons la première personne qui s’est présentée comme étant Aborigène, c’était dans le Victoria. Week-end dans les Grampians ; le propriétaire de notre backpack se révèle être un Aborigène dont la grand-mère appartient à la Stolen Generation. Loin des clichés, Alan est blanc, a les yeux bleus et est complètement intégré au sein du village. Loin de son pays natal, il s’occupe à présent de gérer de façon indépendante les relations entre Aborigènes et non-Aborigènes au niveau du Victoria. Loin d’être pour autant un Australien occidental, il se définit d’abord comme étant Aborigène et fréquente des Aborigènes plus traditionnels comme sa belle-sœur qui ne parle que très peu anglais. Il nous fera découvrir la région en voiture, nous montrant des peintures aborigènes et nous faisant davantage découvrir cette culture. Par exemple, il nous expliquera comment les Aborigènes ne tuent pas les arbres en nous montrant qu’ils ne les coupent pas au tronc mais en prélèvent simplement quelques morceaux. Intriguée par cette rencontre, je me posais encore davantage de questions sur ce que nous allions découvrir quelques semaines plus tard à Alice Springs.
Des choses que l’on aimerait ni savoir ni voir, remarquera l’une de mes amies. En effet, l’atmosphère d’Alice Springs est étrange et inconfortable entre les Aborigènes assis dans les parcs ou errant en groupe autour des supermarchés, s’interpellant dans une langue qu’on ne comprend pas et se comportant différemment. Nous, nous sommes indubitablement du côté de l’envahisseur, du colon, avec nos chapeaux sur la tête, nos lunettes de soleil sur le nez et nos appareils photos à la main. Et, malgré les centres d’aide aux Aborigènes – au travail, juridique, etc. – leur intégration et leur coexistence avec les non-Aborigènes ne va pas de soi. Certains nous regardent avec méfiance, d’autres nous ignorent, d’autres encore nous saluent de la main alors qu’on passe en voiture. Tout a gardé le goût amer de la colonisation à Alice. Elle ne nous épargne jamais, nous renvoyant sans cesse, a chaque coin de rue et dans chacune de nos activités notre propre image, celle de touristes occidentaux avides de découvertes et de bon temps.
On recueillera le témoignage d’une mère aborigène contre l’Intervention et de sa fille de treize ans qui nous montre sa très controversée ‘basic card’ celle qui lui permet d’acheter de la nourriture. On flânera dans les galeries aborigènes, regardant quelques-uns d’entre eux peindre à même le sol une expression sérieuse et intense sur le visage, essayant de leur parler malgré les barrières de la langue et de la culture. Mais, rien n’est simple à Alice. La faute à l’histoire. Mal à l’aise d’assister tels des spectateurs a cette scène. Mal a l’aise aussi a la vue des marque-pages – également en vente dans ce centre d’art – sur lesquels plane le sceptre occidental. N’ayant jamais fait partie de l’art traditionnel aborigène, ils incarnent l’occidentalisation forcée de cette culture se livrant au même business pour survivre. Car, pour sûr, la majorité des touristes choisiront ce marque-page moins cher et plus facile à transporter. Cadeau idéal pour la grand-mère ou le petit frère que je choisirai aussi. Pourtant, mon constat serait resté aussi sévère si une Australienne ne m’avait pas rapporté la conversation qu’elle a eu avec l’une des peintres. Marilyn Armstrong lui a, en effet, livré un témoignage empli d’humanité et d’espoir, en quatre mots seulement: « two laws into one ». Comme si les deux cultures Aborigène et non-Aborigène pouvaient se réconcilier et prendre de l’autre ce qu’elle a de meilleur. Le centre d’art m’apparut alors sous un nouveau jour entre authenticité et mise a la portée de tout individu curieux d’une culture méconnue.
Plus loin au sud d’Alice. Un campement Aborigène. Quelques grillages, quelques maisons de couleurs pâles, quelques chiens aussi qui colorent le sable rouge du désert. Si cette réserve ne semble pas connaître de problèmes majeurs, toutes sont loin de partager cette même situation. La “Northern Territory National Emergency Response’’, plus connue sous le nom d’Intervention, mise en place par le gouvernement australien de John Howard en 2007, avait pour but de mettre un terme aux abus sexuels sur mineurs notamment via le contrôle de la consommation d’alcool ou la mise en place de règles concernant la pornographie par exemple. Le résultat ne fait pas l’unanimité chez les personnes, Aborigènes ou non, que nous avons rencontrées. Pour certains, les droits de l’Homme sont universels. L’Intervention était certes nécessaire mais n’a pas été menée efficacement. Toutes les mesures du rapport ‘Little Children Are Sacred’ n’ont pas été mises en place. Toutes les communautés ont été traitées de la même manière, problèmes ou non, progrès ou non. Pour d’autres, l’Intervention dénie tous les droits des Aborigènes à qui on impose un mode de pensée occidental. Pour d’autres encore, l’Intervention était non seulement nécessaire au vue des lacunes du droit Aborigène mais doit aussi être renforcée, le droit Australien devant de toute évidence régner.
Alors, il faudra essayer de comprendre cette culture vieille de 40.000 ans pour ne pas tomber dans l’argumentation qui vise à denier toute crédibilité aux Aborigènes. Ces derniers croient au ‘Dreamtime’, c’est-à-dire le temps du rêve. Leurs Ancêtres seraient sortis de la terre et auraient voyagé, créant sur leur passage la vie – les Hommes, la faune et la flore – et donnant aux Hommes des lois, avant de rejoindre les entrailles de la terre ou de se transformer eux-mêmes en un élément naturel. La Loi donnée par les Ancêtres est générale. Le dreamtime – le voyage des Ancêtres – peut se lire à travers le paysage, chaque aspérité d’une roche ayant un sens, chaque animal référant à une histoire, chaque plante ayant son rôle. De là, certaines parties d’Uluru sont sacrées, elles racontent une histoire et sont porteuses d’un sens. Il faut alors être initié pour pouvoir ne serait-ce que regarder cette place.
Mais les non-Aborigènes que nous sommes profiteront simplement d’Uluru au cours d’une promenade à son pied, et certainement pas d’une ascension de celui-ci. Car les Aborigènes demandent de ne pas gravir ce mont sacré et réservé à quelques cérémonies religieuses. Car les Aborigènes nous acceptent sur leur territoire – rendu par l’Etat Australien en 1985 –se sentant alors concernés par notre sort et ne voulant pas qu’on meurt au cours d’une ascension dangereuse loin de notre pays natal. Car ne pas tenter l’ascension du mont Uluru, c’est faire preuve de respect envers cette culture et ses croyances. On se contentera – et ce sera bien suffisant – d’admirer les flancs du mont aux reflets roses orangés, de se sentir dominé par la carrure de ce rocher haut de 348 mètres et d’ouvrir les yeux plus encore qu’à l’accoutumé car on ne pourra pas toujours prendre de photos pour s’en souvenir. Et c’est l’histoire d’un photographe du National Geographic que nous raconte notre guide. Il avait pris plusieurs photos qu’il a publiées. Un jeune aborigène, feuilletant le magazine, a alors vu des lieux qui lui sont interdits. Il a été puni. L’histoire ne dit pas comment.
On réfléchira alors à tout ce que l’on vient d’apprendre, admirant les couleurs changeantes d’Uluru au soleil ou se révant aventurier sur une autre planète à Kata Tjuta, frappé par ce paysage rocheux surplombé par la lune.
Photo: Sophie Cucheval pour Amphis d’@illeurs – Flickr / Licence Creative Commons
Tags: 'Little Children Are Sacred', Aborigène, Alice Springs, Ancêtres, basic card, Dreamtime, droit Australien, Droits de l'homme, Intervention, John Howard, Kata Tjuta, UluruAvertissement
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement les vues ou opinions de l'association Amphis d'@illeurs.





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