Daniel Harris: blogueur et conteur de l’histoire de Washington DC
Amérique du Nord — par Mathieu Dehlinger le 12 mars 2010 à 06:35Aux aguets dans les rues de Washington, il attend patiemment sa prochaine cible. Quand il pense l’avoir trouvée, ses gestes se font plus lents, discrets. Il s’approche lentement afin de ne pas l’effrayer, et se prépare finalement à dégainer son arme fétiche… son appareil photo. Daniel ‘Danny’ Harris n’est pas un chasseur traditionnel. Ses proies, ce ne sont pas des animaux, mais des gens, ou plutôt leurs histoires.
Après avoir passé son enfance toujours en mouvement, notamment entre New York et le Maryland, il s’est installé il y a déjà trois ans maintenant dans la capitale américaine. De toutes les rencontres qu’il fait chaque jour à DC, il a décidé depuis septembre d’en faire un blog, People’s District, qu’il définit lui-même comme une « tentative de collecter l’histoire des gens de Washington ». Tous les jours, il y poste le récit et la photographie d’un habitant.
« Je ne dis pas ça pour paraître mièvre », explique t-il, « mais j’espère que les lecteurs du blog reconnaîtront que tout le monde a une histoire, et qu’à travers ce projet, en montrant ces visages, qu’au bout du compte ils seront plus enclins à rencontrer leurs voisins ou à parler aux gens autour d’eux ».
A première vue, Danny se fond dans la foule qui traverse quotidiennement Pennsylvania Avenue. Il ressemble à tous les autres fonctionnaires, un peu comme s’il avait enfilé une tenue de camouflage: chemise blanche, costume bleu, cravate et mocassins. Spécialiste Moyen-Orient au Département du Trésor, seuls quelques détails peuvent le distinguer des ses collègues. Armé d’un dictaphone et d’un appareil photo, il profite de ses pauses non pas pour aller fumer, mais pour interviewer des passants.
« Honnêtement, j’ai commencé avec un appareil photo et un dictaphone parce que je pensais que cela pourrait être un peu déconcertant d’aller vers les gens dans la rue et de leur demander ‘bonjour, racontez-moi votre histoire!’ », se rappelle-t-il. « Je les utilise simplement comme des outils pour m’aider à approcher les gens qui vivent autour de moi ».
Même avec cette aide, il doit souvent faire face à l’indifférence: ce jour-là, il approche successivement une jeune femme dans un parc, un homme attendant à un arrêt de bus, un autre profitant de sa pause cigarette dans une ruelle ainsi qu’une vieille dame près de la Maison Blanche, sans pour autant susciter leur intérêt.
« C’est un mauvais moment », commente-t-il. « Normalement, je collecte mes histoires pendant ma pause déjeuner ».
Pour autant, il ne souhaite pas retourner derrière son bureau sans décrocher une histoire et c’est dans une pelouse en face de la Maison Blanche qu’il va finir par la trouver. Deux personnes y profitent du soleil, allongées sous un arbre à côté de leur vélo. Joel Corley vient d’Arlington, une ville de Virginie à quelques minutes de Washington. Aux côtés de Deanna Thurow, une amie venue tout droit de Nashville, Tennessee, il accepte de partager son plus vieux souvenir de la ville: une sortie scolaire, au CM1 ou au CM2.
A genoux dans l’herbe parsemée des premières feuilles mortes de l’automne, Danny hoche la tête tout en écoutant ce récit.
« Son histoire m’a touché », commente-t-il un peu plus tard. « Je me souviens de ma visite ici, également avec mon école. J’ai vu des tas de choses mais finalement je me rappelle que j’étais simplement heureux d’y être avec mes amis ».
Danny se recule, la caméra à la main, et s’assoit sur la pelouse afin d’obtenir le meilleur angle pour sa photo, tandis que de l’autre côté de l’objectif, Joel et Deanna posent, le sourire aux lèvres.
« Je pensais vraiment qu’il était en train de démarcher pour une association », explique Joel. « C’était un peu intrigant au départ ».
Plus le temps de bavarder, Danny file à son bureau où le travail l’attend.

Quelques jours plus tard, il erre à nouveau dans les rues de Washington, mais ne passe plus inaperçu, traversant la ville sur une Vespa rouge qui attire l’oeil. La nuit précédente, il a dévoilé une autre facette de sa personnalité, en jouant avec Fatback – le collectif de DJs auquel il participe – pour une soirée organisée dans un musée de Washington. A présent, il semble déguisé comme le classique promeneur du dimanche: un jeans, une veste et des baskets.
Ses deux premières tentatives d’approche ne sont pas concluantes, mais heureusement pour lui, la chance va finir par tourner.
Son livre d’anatomie clinique sous le bras, un jeune homme en blouse beige passe par là et accepte de donner un peu de son temps pour contribuer au projet. Interne à l’hôpital de la George Washington University, Charles Haviland Moore décide de parler de son expérience aux urgences, où il a été frappé par l’égalité des patients puisqu’il a pu soigner à la fois des diplomates et des sans-abris.
« Vous êtes de Washington? » demande ensuite Danny à une femme qui passait par là.
Grace Kang, qui a vécu dans la ville, mais aussi en Chine, en Corée, ou encore dans l’ancienne Yougoslavie, hésite sur la réponse à donner à cette question. Une fois le projet expliqué, elle commence à décrire sa vision de Washington, un petit village sympathique à ses yeux, tout en ponctuant son récit de son rire communicatif.
« Je suis sûr que vous voulez que les gens soient naturels », lance-t-elle en regardant sa tenue – un imposant coupe-vent bleu et blanc – alors que Danny lui demande la permission de la photographier.
« Ne vous inquiétez pas, vous êtes magnifique! », lui répond-il pour la rassurer.
Avec toutes ces histoires enregistrées sur son dictaphone, tous ces visages sauvegardés sur la mémoire de son appareil photo, Danny remonte sur sa Vespa et retourne chez lui, afin de mettre à jour une nouvelle fois son blog.
« Si je n’aimais pas faire cela, je ne le ferais pas », déclare-t-il simplement pour expliquer son activité. « Ce n’est pas si terrible de juste se promener en ville pour arrêter des étrangers et voir s’ils voudront bien vous parler pour une dizaine de minutes ».
Pour découvrir le portrait quotidien de People’s District:
http://peoplesdistrict.blogspot.com/
Avertissement
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement les vues ou opinions de l'association Amphis d'@illeurs.


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